OUDIARA DIAWARA, PRESIDENT DU GROUPEMENT DES PROFESSIONNELS DU GAZ DOMESTIQUE: « Le secteur du gaz est le plus sinistré de la sous-région »

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En termes de promotion de l’utilisation du gaz butane, le Mali tient toujours la queue de la file dans la sous-région. Et pour cause, la politique nationale de gestion du gaz domestique n’encourage pas du tout à l’abandon du charbon de bois et du bois de chauffage. Cette politique peu ambitieuse laisse subsister des failles depuis plus de trois décennies. Quels sont ces problèmes ? A qui incombe la responsabilité ?

Dans l’interview qui suit, le président du Groupement des professionnels du gaz domestique, Oudiari Diawara, apporte des éléments de réponse. Lisez !    

Je m’appelle Oudiari Diawara. Je suis le président du Groupement des professionnels du gaz domestique. Je suis aussi vice-président chargé du financement et du coût des factures de l’Organisation patronale des industries (OPI).

Comment les professionnels du gaz domestique ont résisté à l’embargo et aux restrictions de mouvements imposées par le Covid-19 ?

Bien avant le Covid-19 et l’embargo, les professionnels du gaz butane étaient dans le marasme total à cause du non payement de nos dettes par l’Etat. Nos subventions du deuxième semestre 2019 n’ont pas été payées. Et celles de toute l’année 2020. Entre temps, le Covid-19 est arrivé. Des mesures de résilience ont été prises par l’Etat. Mais celles qui nous intéressent, c’est le payement de la dette intérieure jusqu’au 31 décembre. Malheureusement, jusqu’au moment où je vous parle, nous n’avons pas encore été payés.

Peut-on savoir à combien est estimé le montant global de la dette que l’Etat doit aux professionnels du gaz domestique à la date d’aujourd’hui ?

Je ne suis pas en mesure de vous le dire. Cela, pour la simple raison que chaque opérateur est le seul comptable de la dette que l’Etat lui doit en guise de subvention. Mais si voulez vraiment le savoir, allez-y demander à l’Amader qui est chargée de la comptabilité de ces subventions.  Tous les opérateurs déposent individuellement leurs factures à l’Amader. Au 31 décembre 2019,  si j’ai bonne mémoire, le montant de nos dettes s’élevait à plus de 6 milliards de F CFA. De cette date à nos jours, nous sommes en train de travailler sans nos subventions. C’est dire que la mesure phare de payement de la dette intérieure prise par le président de la République, IBK, ne nous a pas touchés. Pour preuve, jusque-là, les factures des professionnels du gaz domestique n’ont pas été réglées. Le Covid-19 et l’embargo sont venus trouver la situation déjà très compliquée et insupportable. Sans compter la mauvaise nouvelle qui nous a été notifiée par l’Etat en début d’année.  En effet, l’Etat s’engage seulement désormais en tout et pour tout à subventionner 9 mille tonnes de gaz domestique par an. Ces 9 mille tonnes sont reparties entre les opérateurs. C’est dire que nous devons arrêter de vendre du gaz au prix subventionné dès lors que ces 9 mille tonnes sont finies.  Et il y a deux semaines de cela, nous avons saisi le gouvernement pour l’informer que les 9 mille tonnes de gaz subventionné sont épuisées. Sa réponse a été qu’il va chercher de l’argent pour couvrir le gap. Face à cette réaction, nous avons dit au gouvernement qu’avant de chercher à couvrir le gap, de nous payer d’abord pour le travail que nous avons déjà abattu. Ce qui suppose qu’à tout moment, il peut avoir rupture de gaz domestique. A tout moment, le prix du gaz peut changer.  Si nous ne pouvons pas aller acheter si nous n’avons pas d’argent, il y aura la rupture.

Que valent les 9 mille tonnes subventionnées par l’Etat par rapport aux besoins annuels des Maliens en gaz butane ?  

Les 9 mille tonnes représentent 70%  de la consommation annuelle des Maliens en gaz domestique. Ces 9 mille tonnes sont presque déjà consommées. Tout le monde a presque fini avec le quota qui lui a été attribué.

Au-delà des difficultés financières, y a-t-il d’autres problèmes auxquels le secteur du gaz domestique est confronté actuellement ?

Absolument ! C’est le secteur le plus sinistré de la sous-région. La Mauritanie avec ses 4 à 5 millions d’habitants est à 70 mille tonnes de gaz subventionnés par an. En Côte d’Ivoire, c’est plus 400 mille tonnes. Même le Burkina est à plus de 100 milles aujourd’hui. Cela est dû à une aberration de la part de l’Etat malien. Ces pays-là ont pu mettre en place des fonds gaz. Ces fonds sont alimentés correctement par beaucoup de ressources.  Mais au Mali, depuis 2008, l’Etat prend 5 milliards de F CFA et les met dans le budget d’Etat. Et ça n’évolue pas. Depuis 2008, cette somme n’a pas varié malgré la croissance démographique. Aujourd’hui, Bamako seul peut consommer 20 milliards de F CFA de gaz. C’est le plus gros blocage dont nous souffrons. Et contrairement à ce que les gens pensent, l’Amader n’administre pas le gaz butane. L’Amader assure un rôle comptable. Et sa mission s’arrête là. L’Amader n’est pas habilitée à chercher de l’argent pour alimenter le fonds destiné au gaz. C’est l’Etat qui décide du montant de la subvention qu’il peut payer. Et les fonds que l’Etat décaisse sont confiés à l’Amader aux fins simplement d’une gestion comptable. Les factures sont adressées à l’Amader. Elles suivent le circuit comptable puis elles sont déposées au Trésor public. Le Trésor prend son temps pour payer comme il peut. Je suis membre du Conseil d’Administration de l’Amader qui n’a jamais trouvé un franc pour mettre dans ce fonds. D’ailleurs, on se pose toujours la question pourquoi la gestion de ce fonds a été confiée à l’Amader. Dans les autres pays, c’est la direction des hydrocarbures qui administre cette subvention. C’est le service compétent par nature pour diriger ce fonds. Je ne confirme rien, mais je pense que la direction des hydrocarbures n’est pas contente que sa gestion soit donnée à l’Amader. Et du coup, elle ne fait rien pour alimenter ce fonds. Depuis 2008, nous souffrons de cette situation. Et si je pousse encore mon analyse, je dirais que ce fonds s’est retrouvé à l’Amader sur la base des critères subjectifs qui n’existent plus.

Lesquels précisément ?

Je ne peux pas vous parlez de ça. Ce sont des pratiques fréquentes au Mali. Et vous les connaissez. Au Mali, tout est personnel. J’ai un ami là-bas et je lui donne un coup de main. Et j’attends en retour une reconnaissance. C’est des critères purement subjectifs.

Ne pensez-vous pas que cette rupture de stock du gaz qui se profile à l’horizon est un violent coup pour la politique étatique pour le climat ?

La subvention a été instituée depuis 1983 par les pays du Comité Inter-états de lutte contre la sécheresse au Sahel (Cilss). Le but recherché est la protection de l’environnement. Donc la substitution du gaz au charbon et au bois de chauffage. Au début, nous avons eu des fonds européens qui nous ont permis de fonctionner pendant trois ans pour vulgariser le gaz. A la fin des trois ans, chaque pays du Cilss devait se prendre en charge. Cela a été fait dans tous les pays membres du Cilss, sauf le Mali. Ces pays ont développé des techniques de financement de ce fonds. Mais le Mali n’a développé aucune technique pour alimenter ce fonds. L’Etat continue depuis des années à mettre 5 milliards dans le fonds. Et c’est tout. Quand cet argent est fini, c’est des problèmes. Quand on envoie des mandats au Trésor, c’est des problèmes. Conséquence : le développement du gaz au Mali est totalement bloqué par ces phénomènes. Le service qui est chargé de sa gestion ne s’occupe plus de son financement.

Peut-on dire que la politique nationale de gestion du gaz butane au Mali n’encourage pas du tout l’abandon de l’utilisation du bois et du charbon du bois dans les ménages ?

Exactement ! Aujourd’hui, on continue à consommer plus de 6 millions de tonnes de bois au Mali. Tout est fini ! Il n’y a plus de brousse. Il n’y a plus d’arbres. Il n’y a même plus de verdure en Mauritanie ainsi qu’au Mali. Le bois et le charbon sont consommés à la place du gaz chaque jour. Parce que même si tu ne veux pas utiliser du bois et du charbon, tu es obligé. Car les gens ne trouvent pas du gaz tous les jours du fait qu’il n’est pas tout le temps disponible. Il n’y a que 18 mille tonnes de gaz subventionné. Cela ne peut pas couvrir les besoins des Maliens.

La responsabilité incombe à qui ?

Bien sûr à l’Etat malien ! C’est la politique de l’Etat de faire la promotion du gaz. C’est l’Etat qui s’est engagé à subventionner le gaz pour le rendre accessible à tous les Maliens. En limitant cette subvention, l’Etat bloque l’approvisionnement des Maliens en gaz domestique. Depuis 2008, nous sommes dans cette aberration. C’est l’Etat qui ne joue pas son rôle. Je rappelle au passage que l’Etat avait programmé de sortir du gaz.

Concrètement, qu’est-ce que les professionnels du gaz domestique proposent pour résoudre définitivement le problème de l’approvisionnement correct des Maliens en gaz butane ?

L’Etat doit absolument créer un fonds gaz et l’alimenter correctement. Quand je vois des gens qui pensent toujours que le gaz est un produit de luxe, je suis étonné et dépassé. Parce que les mêmes gens qui disent cela ont des parents au village qui n’arrivent plus à cultiver à cause de la sécheresse.  Je suis vraiment étonné par de tels propos. Le gaz n’a jamais été un produit de luxe. Le gaz a été conçu pour substituer à la consommation du bois destructive de l’environnement. En Côte d’Ivoire, au Sénégal, cela été bien compris par les populations et l’Etat. Un Etat qui a le souci de son environnement et de sa nature, se débrouille toujours pour mettre le paquet.

Est-ce que les sociétés de distribution du gaz sont assez suffisantes pour assurer le besoin des Maliens en gaz à la date d’aujourd’hui ?

J’avoue que l’environnement n’est pas favorable à l’épanouissement des sociétés de distribution du gaz. Celles qui existent déjà sont à l’agonie. L’Etat bloque leur épanouissement. Ce sont des sociétés qui ne travaillent pas correctement. La politique de l’Etat en   gestion du gaz n’encourage pas le développement de ces sociétés à cause du retard de payement de nos subventions. Nous pouvons souvent attendre deux à trois ans pour être payés. Ce n’est pas encourageant. Il y a un problème énorme d’organisation de ce secteur. Il y a un conflit de compétence entre les services techniques de l’Etat au sujet de la gestion du gaz butane.

Qu’avez-vous à dire aux consommateurs qui trouvent souvent trop exagérées vos grèves ?

Aux consommateurs, je dis qu’ils ne jouent pas pleinement leur rôle. Quand il y a rupture, c’est à eux de se demander  ce qui se passe. Et de situer les responsabilités en allant voir l’Etat et les professionnels du gaz. Mais au lieu de chercher à connaitre à qui appartient la faute, les consommateurs, le plus souvent, se dressent contre nous à tort. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux ne savent même pas que l’Etat a diminué le tonnage du gaz qu’il veut subventionner pour l’année 2020. Nous, professionnels du gaz, sommes entre le marteau et l’enclume. Le consommateur malien ne défend  malheureusement pas ses droits.  Le consommateur ne fait aucune pression sur l’Etat. Et dès qu’il y a rupture, il se retourne contre les professionnels du gaz domestique. Pourtant, aujourd’hui, si l’Etat nous laisse travailler, nous sommes capables aussi de distribuer 100 mille tonnes de gaz aux Maliens comme la Côte d’ivoire et le Sénégal. Mieux, aujourd’hui, le Mali a plus besoin du gaz que la Côte d’Ivoire avec la désertification très avancée. Il faut changer les habitudes culinaires.  Quand vous partez à Mopti aujourd’hui, les gens se battent pour le contrôle des terres cultivables. C’est parce qu’on a tout coupé.  Au Mali, il y a des problèmes qui existent depuis 20  ou 30 ans sans être résolus. Alors que ce sont des problèmes faciles à résoudre. On peut faire supporter aux consommateurs les charges de cette subvention sans que ces derniers  s’en rendent compte en faisant payer chacun 10 FCFA ou 5 F CFA sur le téléphone ou le carburant. Le plus grave dans tout ça est que tous ces fonds de subvention sont consommés par les Bamakois sans que ceux dont les bois sont coupés ne bénéficient de rien. C’est regrettable. C’est injuste !

Réalisée par Youssouf Z KEITA

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